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Les dix dernières années
Georg Jensen revint de Paris en 1926 avec l’espoir que son rôle à l’atelier serait de définir la ligne artistique, de créer lui-même de nouveaux modèles et de produire des modèles à partir du dessin d’autres artistes. Cependant, durant son séjour parisien, Harald Nielsen et Johan Rohde y avaient consolidé leur position comme designers et lors de l’embauche de l’architecte Oscar Gundlach-Pedersen en octobre 1927, l’atelier vit arriver un directeur à plein temps qui estimait que sa tâche primordiale était de développer une nouvelle ligne artistique et qui n’avait nul besoin des idées de Georg Jensen. Aussi très peu de modèles de Georg Jensen furent-ils mis en production et on ne lui demanda quasiment pas conseil. Il avait cependant encore beaucoup d’idées et il continua à travailler dans le style simple qu’il avait introduit au début des années 1920. Dans les objets qu’il créa durant les dernières années de sa vie, ce style est développé à la perfection. Plusieurs de ces dessins très épurés furent visiblement une inspiration entre autres pour Harald Nielsen et Hans Hansen. À mesure que ses modèles étaient de moins en moins mis en production à l’atelier d’orfèvrerie, il passa de plus en plus de temps dans le petit atelier qu’il s’était installé dans la cave de la maison familiale sur Lille Strandvej à Hellerup. Là, il pouvait concrétiser ses idées artistiques.
Georg Jensen continuait à recevoir de nombreux témoignages de reconnaissance de son importance en tant qu’orfèvre. Ses soixante ans, le 31 août 1926, furent somptueusement fêtés et de nombreux journaux danois et étrangers lui rendirent hommage comme l’orfèvre le plus important du siècle. À l’occasion des vingt-cinq ans de l’atelier d’orfèvrerie, en 1929, il reçut la Croix de chevalier et l’anniversaire fut fêté avec un repas auquel participaient deux cent cinquante personnes et où Georg Jensen présidait, revêtu de sa blouse d’artiste. En 1932, il fut le seul étranger invité à exposer dans le prestigieux Goldsmiths Hall de Londres.
L’atelier personnel de Georg Jensen était relativement primitif. Tout y était fait à la main et lorsqu’il lui fallait polir, par exemple, il se rendait chez un collègue en possession d’une polisseuse. Il se créa peu à peu un cercle de clients et lorsqu’il recevait des commandes plus importantes, il se faisait aider pour certaines parties du processus de production par des ouvriers-orfèvres. Ce fut sans aucun doute une épine dans le pied de la Maison d’orfèvrerie-joaillerie Georg Jensen que Georg Jensen produise ses propres modèles, ceux que l’entreprise ne voulait pas produire, tout en demeurant visiblement un créateur de style.Une des dernières pièces qu’il dessina pour l’atelier d’orfèvrerie fut un calice d’autel avec patène (petit plateau pour recevoir l’hostie) pour une église anglaise. Par sa simplicité saisissante, il est ce qu’il a créé de plus beau, et le témoignage du fait que, durant les dernières années de sa vie, unissant son exceptionnel talent à ses longues années d’expérience, il avait atteint le cœur de l’art. Ceci est également vrai pour nombre d’œuvres qu’il créa dans son atelier privé.
Ce fut sans doute également au début des années 1930 que Georg Jensen dessina des meubles. On ne sait pas combien, mais on connaît une grande table ronde de salle à manger, en chêne, aux pieds peints en noir. Elle est magnifique dans sa simplicité. Georg Jensen la fit réaliser chez son camarade de formation, le menuisier Anton Kjær, et elle fut pendant de nombreuses années la table de la salle à manger familiale.
Georg Jensen s’entendait très mal avec Gundlach-Pedersen qui, selon Mogens Bjørn-Andersen, le dernier apprenti de Georg Jensen de 1929 à 1934, saisissait toutes les occasions pour humilier Georg Jensen. En 1931, afin d’obtenir une plus grande assise dans l’entreprise, Georg Jensen proposa de devenir membre du comité de direction mais il n’y parvint pas. Son contrat avec l’atelier d’orfèvrerie prenait fin à ses soixante-quinze ans et, à partir de 1932, il exprima le souhait de rompre à ce moment-là toute collaboration avec l’entreprise et de continuer seul. Pour s’y préparer, il commença en 1935 à numéroter et systématiser ses
nouveaux modèles.
Avant de pouvoir réaliser ses nouveaux rêves, la mort le rattrapa le 2 octobre 1935, peu après ses soixante-neuf ans. Georg Jensen souffrait depuis longtemps de bronchite chronique et ce fut une crise aiguë de sa maladie des poumons qui l’emporta. Deux travaux en cours furent retrouvés sur sa table de travail : un plateau en argent dont les ciselures n’étaient qu’à moitié terminées et un bracelet auquel seul manquait l’assemblage. Il avait réalisé ce bracelet pour la plus jeune de ses filles, Mette. Malheureusement pour la postérité, Georg Jensen voulait éviter que ses dessins soient utilisés plus tard par l’atelier d’orfèvrerie et plusieurs centaines de croquis de travail et de notes furent brûlés dans la chaudière de la villa. Aussi n’y a-t-il aucune information structurée sur les œuvres qu’il créa durant la dernière décennie. Seule une recherche systématique permettra peut-être un jour de donner une idée de l’évolution que connut l’un des orfèvres les plus doués du monde pendant les dernières années de sa vie.
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