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Georg Jensen à Paris, 1924-1926
La Maison d’orfèvrerie-joaillerie Georg Jensen à Copenhague comptait dans les années 1920 parmi les plus reconnus et demandés au monde et l’atelier employait alors plusieurs centaines d’orfèvres. En 1924, Georg Jensen décida de partir à Paris et d’y ouvrir un petit atelier avec quelques ouvriers-orfèvres. Après une vingtaine d’années au cœur des événements, cela pourrait sembler un privilège de maître, de pouvoir se retirer dans la ville qu’il aimait et se consacrer à des tâches particulières. Derrière cette décision se cachait cependant une profonde tragédie personnelle qui obscurcit les dix dernières années de la vie de Georg Jensen. Il devait faire face à des problèmes sur plusieurs niveaux.
Le premier et le plus évident était que Georg Jensen, en 1919-1921, perdit son influence dans la Maison d’orfèvrerie-joaillerie Georg Jensen ainsi que dans la société de vente au détail Georg Jensen & Wendel. Georg Jensen avait dès le départ été l’actionnaire principal des deux sociétés, mais très vite un apport de capital sous forme d’acquisition d’actions fut nécessaire. Cela était dû à la période difficile de la première guerre mondiale, au désir d’ouvrir une nouvelle usine moderne en 1918 et aux pertes dues à l’arrêt des paiements de la Diskonto-og Revisionsbanken. Ainsi, la majorité des actions passa peu à peu entre d’autres mains et en 1920, on retira à Georg Jensen la direction économique. Lorsque, en plus, Georg Jensen perdit sa fortune personnelle en raison du krach de la Landmandsbanken, il perdit également presque toutes ses actions et par conséquent son influence réelle dans les deux sociétés.
Georg Jensen était le directeur de l’atelier d’orfèvrerie-joaillerie, mais il s’entendait mal avec l’ingénieur Peder A. Pedersen qui, à partir de 1924, en devint l’actionnaire principal. Peu à peu, Georg Jensen perdit de son influence artistique et se sentit de plus en plus exclu des décisions de l’entreprise. Ainsi le quotidien Ekstrabladet put en 1926, dans un article en première page, expliquer que des intrigues avaient poussé Georg Jensen hors de l’atelier d’orfèvrerie de Copenhague et qu’il était reparti à zéro à Paris, dans des conditions très modestes. Le 11 mars 1926, Georg Jensen quitta le comité de direction de l’atelier d’orfèvrerie-joaillerie ainsi que son poste de directeur, pour lequel fut désigné P.A. Pedersen.
Enfin, sa situation familiale compliqua les choses. Sa troisième épouse Johanne mourut en 1918 et sa famille était très impliquée dans l’entreprise. Son frère, Harald Nielsen, travaillait à l’atelier d’orfèvrerie depuis 1909 où il dirigeait l’atelier de dessin, et son beau-frère y avait investi un capital important. La décision de Georg Jensen de se remarier en 1920 fut particulièrement mal perçue par la famille de sa troisième épouse. Georg Jensen avait notamment une très mauvaise relation avec la sœur de celle-ci, Maria, épouse de Thorolf Møller et tutrice des trois enfants de Georg Jensen et de Johanne. Jamais sa vie avec sa quatrième épouse ne fut acceptée par son ancienne belle-famille.
À la fin de l’été 1924, Georg Jensen partit donc à Paris pour établir une nouvelle assise à son activité artistique ainsi qu’à sa famille.
Les premiers temps à Paris, en 1924, Georg Jensen se consacra à la préparation de sa participation à l’Exposition internationale des arts décoratifs modernes en avril 1925. Les œuvres exposées reçurent un accueil enthousiaste et il fut récompensé par le Grand Prix. À propos de l’exposition, Ivan Munk Olsen écrivit dans la revue Skønvirke :
« […] Les œuvres réalisées par Georg Jensen et sa talentueuse élève Inger E. Møller […] se distinguent toutes par une conception ingénieuse et une réelle grâce, aussi loin de la coquetterie capricieuse que du raffinement étudié.
[…] Nous reproduisons ici quelques-unes des œuvres de Georg Jensen, toutes aussi caractéristiques de cet orfèvre inimitable, dont le nom est à juste titre devenu célèbre dans le monde entier. Le chef-d’œuvre en est incontestablement une terrine, dont le couvercle est couronné par un bouton de couvercle sculpté ; de la même qualité artistique est un bol embouti, autour du pied duquel s’enroule un sarment ; ce beau motif, souvent utilisé par Georg Jensen, se retrouve entre autres sur un plat à couvercle et une terrine à haut couvercle. D’une très grande élégance paraît un plat à poisson, dont le couvercle bombé est couronné d’un anneau, flanqué de deux petits poissons, ornement qui rappelle peut-être un peu trop un porte-bonheur bouddhiste. On trouve aussi un écrin réalisé par Georg Jensen selon un dessin de Johan Rohde. »
Le grand succès remporté à l’exposition des arts décoratifs de Paris a sûrement conforté Georg Jensen dans sa décision de retrouver son indépendance artistique. En 1925, un accord de travail fut établi entre Georg Jensen et l’atelier de Copenhague selon lequel on produirait à Paris des modèles et des objets pour l’entreprise de Copenhague ; par ailleurs Georg Jensen devait continuer à être le directeur artistique à Copenhague. Mais courant 1925, la relation entre les partenaires se refroidit. Georg Jensen avait du mal à se faire payer pour les objets qu’il produisait pour Copenhague et pour finir, il rompit totalement avec l’atelier d’orfèvrerie.
De la fin de 1925 à l’été 1926, il vendit uniquement ses travaux en France.
Les œuvres que Georg Jensen conçut à Paris développaient le style dépouillé qu’il avait introduit au début des années 1920. La légèreté et les décorations gracieuses, typiques de 1920, furent remplacées par le poids et la simplicité. Il travaillait avec des surfaces plus grandes, sans ornement, et de grandes lignes arrondies. Bien qu’il ait réalisé de nouveaux modèles pour l’atelier d’orfèvrerie de Copenhague, étonnamment peu d’entre eux furent mis en production ; la plupart des nouveaux produits y étaient signés par Harald Nielsen, Johan Rohde et Gundlach-Pedersen. La raison n’en était pas que Georg Jensen avait perdu la main ou le sens de l’air du temps. En effet, certains des objets qu’il dessina à Paris sont d’une qualité inégalée. Mais son absence fit que d’autres artistes se profilèrent et il était difficile pour Georg Jensen de maintenir une relation très serrée avec l’atelier d’orfèvrerie
de Copenhague.
L’atelier d’orfèvrerie de Paris employait trois ouvriers-orfèvres en argent, un ouvrier-orfèvre en or et un ciseleur, en plus du maître lui-même. Un gérant s’occupait de la partie commerciale des affaires. Les conditions dans ce petit atelier étaient très primitives et tout y était fait à la main. La première année, l’atelier se trouvait dans un local dans une cour, puis il s’agrandit et emménagea rue du Ranelagh, près de la Tour Eiffel.
Un cercle d’admirateurs et de clients fidèles se forma rapidement autour de Georg Jensen à Paris, et lui et ses ouvriers s’y sentaient bien. Mais durant l’été 1926, au grand regret de ses employés, Georg Jensen ferma l’atelier et revint au Danemark pour retravailler à l’atelier danois. Il y avait plusieurs raisons à cela : à la longue, il n’était plus tenable pour l’atelier d’orfèvrerie-joaillerie de Copenhague que le vrai atelier Georg Jensen produise à Paris et on fit donc pression pour qu’il revienne. On lui fit également miroiter la perspective de retrouver son influence artistique. De plus, il semblait naturel que l’anniversaire de ses soixante ans, le 31 août 1926, soit convenablement fêté à Copenhague. Enfin, Georg Jensen eut le chagrin de perdre son fils de six mois au printemps 1926 et son épouse désirait se rapprocher de sa famille dans cette période douloureuse.
Georg Jensen regretta souvent d’être revenu à Copenhague. Il n’eut jamais de réelle influence sur la ligne artistique de l’atelier d’orfèvrerie et le désaccord entre lui et l’atelier ne cessa d’empirer d’année en année. Bien que l’atelier de Copenhague ait repris tous les dessins de son temps à Paris, on trouve très peu de ses travaux de ces années-là dans les productions de l’atelier d’orfèvrerie. Les œuvres remarquables qu’il produisit durant ses deux années parisiennes ne sont donc connues que de très peu de gens.
Georg Jensen réalisa deux séries de couverts à Paris. La première était d’un design très épuré, minimaliste et expressif, mais ne fut jamais mise en production. Elle fut cependant visiblement une inspiration pour Harald Nielsen lorsqu’il dessina la série Pyramide (1926). La seconde série s’appelait Nordisk (Viking, en anglais) et fut produite à partir de 1927.
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