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Georg Jensen et le fonctionnalisme


par Maria Damm
Avant même la percée du fonctionnalisme, l’atelier d’orfèvrerie Georg Jensen utilisait déjà de nombreux moyens de production techniques. Pour la réalisation de pièces de vaisselle, on utilisait les techniques d’impression mécanique lorsque la forme le permettait. Mais l’atelier d’orfèvrerie ne concevait pas les nouveaux moyens techniques comme une nouvelle forme d’expression pour l’argent.

On a souvent discuté de la position de Georg Jensen vis-à-vis du fonctionnalisme. Les premières œuvres, caractérisées par des motifs tirés de la nature et de nombreuses décorations, furent relayées à partir de 1914-1915 par un style plus sévère et plus symétrique. Les surfaces non décorées devinrent de plus en plus importantes dans ses travaux, la décoration prit un rôle moindre, et Georg Jensen travailla surtout la surface et les effets d’ombre et de lumière.

Le bol numéro 484, de 1925, semble par rapport au fonction-nalisme un des travaux les plus remarquables de la production de Georg Jensen. À une époque où l’atelier d’orfèvrerie produisait très peu de pièces dans ce nouveau style, Georg Jensen dessina une forme simple et épurée, en contraste absolu avec ses travaux plus lourds et robustes.

Malheureusement ses travaux n’ont, par la suite, pas atteint cette forme conséquente, pure et rigoureuse. Il se peut que Georg Jensen durant son séjour à Paris entre 1924 et 1926 ait été inspiré par les nouvelles formes de l’Art déco français. Peu de ses œuvres de Paris sont connues, mais c’est entre autres durant son séjour parisien qu’il prit de la distance vis-à-vis de l’utilisation d’éléments décoratifs et que surgit la forme épurée. Cependant ses œuvres n’acquirent jamais une expression aussi géométrique et rigoureuse que les œuvres de l’orfèvre français Jean Puiforcat (1897-1945) par exemple. Outre le nouveau style de l’Art déco français, l’art utilitaire japonais, simple et naturaliste, aurait pu inspirer Georg Jensen.

Il est caractéristique de Georg Jensen de ne s’appuyer que modérément sur les différents styles. Jamais ces travaux n’étaient extrêmes ni dans la décoration ni dans le langage formel, que ce soit dans le style du Skønvirke ou celui du fonctionnalisme. Peu de ses œuvres peuvent donc être considérées comme purement fonctionnalistes. Bien qu’ayant développé des formes fonctionnalistes, comme pour la tabatière numéro 530 de 1926, il continua à concevoir des ouvrages influencés par l’époque du Skønvirke. Et pourtant, aucun autre artiste du temps de Georg Jensen n’a autant contribué à l’anoblissement de l’orfèvrerie d’argent produite industriellement. Jamais l’on n’avait réussi de façon aussi accomplie à produire industriellement de l’artisanat. Son succès résidait dans une utilisation équilibrée de la machine, conçue comme un outil mais pas comme le seul moyen de production, puisque le produit final de l’Atelier d’orfèvrerie-joaillerie Georg Jensen comportait encore une grande partie de travail manuel.

Une des pièces remarquables est la cruche à vin de 1933 réalisée pour un client privé de Copenhague. Elle est surprenante par ses formes. Le corps compact et organique de la cruche contraste avec l’anse linéaire, fine et extrêmement élégante. Ce contraste entre surfaces concaves douces et surfaces convexes est très intéressant. Elle contient d’une part une harmonie organique, d’autre part des éléments géométriques, tels que cylindre et cercle, que l’on retrouve sur son couvercle et sur l’anse linéaire. Une pièce étonnante aussi parce qu’elle est quasiment sans décoration ; seules de petites perles adoucissent les formes rigoureuses du couvercle et font la liaison avec les formes douces du corps de la cruche. La ligne sévère de l’anse, soulignée par l’ébène noire, reprend les formes nettes du couvercle. Si le corps de la cruche constitue une entité, l’anse est isolée ; la forme de celle-ci évoque l’art utilitaire japonais, très populaire au XIXe siècle.

L’Art nouveau français, le Jugendstil allemand et le Skønvirke danois étaient inspirés par ces formes japonaises simples, naturalistes et élégantes. Georg Jensen connaissait ce langage formel par le Skønvirke. Bien qu’il n’ait pas repris le langage formel japonais, il était inspiré par ce sens naturaliste de la forme.