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Georg Jensen et l’architecte Anton Rosen


par Jens-Jørgen Frimand

L’exposition de l’automne 1904 au musée des Arts décoratifs fournit à Georg Jensen de nouvelles commandes. Ainsi, peu de temps après, l’architecte Anton Rosen s’adressa à lui pour faire réaliser un service de cuillères à compote. Il en résulta une collaboration périodique entre les deux hommes et la réalisation de pièces qui font partie des œuvres méconnues de Georg Jensen.


Anton Rosen (1859-1928) avait débuté comme architecte à Silkeborg dans les années 1880, avec des projets de bâtiments personnels, suivis de la réalisation d’une quarantaine de chantiers de construction. Autour de 1900, il obtint une renommée nationale grâce à sa proposition de déplacer Rundetårn, la tour ronde de Købmagergade, pour faciliter la circulation des voitures. Une exposition agricole à Odense lui valut également la reconnaissance. À présent installé à Copenhague, Rosen dessinait des immeubles et des villas, et occupait un certain nombre de postes de confiance, entre autres comme membre du conseil d’administration de la Société de promotion de l’industrie domestique. Il y travaillait à « introduire le bon goût dans des milliers de foyers », comme il l’exprimait lui-même, et l’artisanat d’art lui tenait beaucoup à cœur – autant l’artisanat coûteux que le bon marché, mais toujours de très bonne qualité. Ainsi, à partir d’environ 1900, l’éventail des domaines d’activité de Rosen s’élargit et plus tard, dans ses plus belles réalisations, notamment l’hôtel Palads en 1910 inspiré par le Jugendstil et le Skønvirke, l’art nouveau danois, il travailla à concevoir, décorer et harmoniser tous les détails, toujours en collaboration avec les meilleurs artisans.


Deux cuillères à compote
Le premier travail réalisé par Georg Jensen pour Anton Rosen fut deux cuillères en argent, en 1905. Ce sont des cuillères personnelles, portant respectivement les initiales AR et TR, c’est-à-dire Anton Rosen et son épouse Martine, surnommée Tine. Les turquoises, camées et coraux taillés incrustés furent achetés, suivant une tradition familiale, au cours de voyages d’études en Italie, où le couple séjourna en 1896-1897 et Anton Rosen seul l’année suivante. Les cuillères ont sans doute été réalisées à l’occasion de leurs quinze ans de mariage, le 28 décembre 1904, et leur conception particulière indique qu’elles ont dû être dessinées par Rosen lui-même. Les cuillères portent toutes les deux au dos le poinçon de « Copenhague 05 », le poinçon du titre légal 826 S, et les deux poinçons de Georg Jensen, les initiales entrecroisées « GJ » et « G.I. ». Les cuillères furent présentées dès l’exposition du printemps 1906 de Charlottenborg et reproduites dans la revue Kunst comme un exemple du travail artistique contemporain réalisé sur l’argent. De même, Thorvald Bindesbøll avait auparavant dessiné sa propre argenterie marquée de ses initiales « TB ». Les cuillères de Rosen furent également présentées à l’exposition pour le jubilé de la Corporation des Orfèvres en 1929 et au Groupement pour l’Artisanat d’art en 1932. Les cuillères demeurèrent chez Rosen et ses descendants jusqu’à ce qu’elles soient vendues, en 1994, au musée des Arts décoratifs avec leurs étuis Georg Jensen assortis. Deux saupoudreuses à sucre
En 1908, Georg Jensen réalisa deux saupoudreuses à sucre identiques dessinées par Rosen, qui s’était servi pour leur conception de ses esquisses pour un concours de 1901 sur les poêles. Les saupoudreuses en argent sont des cônes cylindriques dans le Jugendstil, à quatre pieds incrustés de pierres oranges, une ceinture de morceaux d’ambre allongés au milieu et une partie supérieure amovible percée, où le sucre sort entre des cannes à sucre et des tigres, surmontée d’une pierre de malachite verte. Les saupoudreuses appartenaient à Anton Rosen et sur une note écrite par son héritier Svend Warming, on peut lire : « Saupoudreuses à sucre en argent. Cadeau personnel de Georg Jensen à Anton Rosen, pour exposer fréquemment les dessins de travail ». L’une des saupoudreuses porte l’inscription 1908. Un exemplaire produit en 1919 porte le numéro de modèle 97. Il y avait un certain intérêt pour ce genre particulier de saupoudreuse et elle fut d’ailleurs présentée à l’exposition du musée des Arts décoratifs en 1932.

Argenterie pour l’hôtel Palads et pour le domaine Cathrineberg
La collaboration avec Anton Rosen apporta en 1909 une importante commande à Georg Jensen. Elle provenait du maître boucher Anders Jensen qui s’occupait aussi d’hôtellerie et qui fit construire l’hôtel Palads à Copenhague en 1906-1910. Rosen en était l’architecte et il créa là sa plus belle œuvre. Il dessina tout, avec l’aide des nombreux employés de son étude : du bâtiment, avec ses ornementations et ses stucs, jusqu’aux lampes et meubles, uniformes et logos. Seule l’argenterie fut confiée à Georg Jensen. Les archives Rosen conservent dix-neuf dessins, signés Georg Jensen, Copenhague, et datés du 15 avril 1909. Le service fut réalisé en plaqué argent par la firme anglaise Mappin & Web et chaque pièce porte leur poinçon, ainsi que le logo de l’hôtel Palads : le monogramme-miroir « PH ». Mais un certain nombre de pièces de vaisselle portent aussi le poinçon à initiales entrecroisées « GJ » de Georg Jensen. L’argenterie était digne d’un palace, autant dans sa conception comme par sa quantité, et en juin 1910, la Revue de l’Hôtellerie et de la Restauration (Hotel- og Restaurationstidende) publia cette estimation après la présentation d’une collection d’échantillons :

« Jamais encore on n’avait vu ici de service aussi élégant, aussi stylé, et nous doutons que l’on en trouve l’égal même dans les plus grands établissements des capitales étrangères. […] Depuis les pièces importantes, telles que plateaux, plats, terrines, seaux à champagne, jusqu’aux petits objets comme les cuillères à thé, les pinces à sucre, etc., le style est accompli jusqu’aux moindres détails. […] Le service vaut 100 000 couronnes. »

L’argenterie eut beaucoup de succès et le maître d’hôtel Svendsen se souvenait encore vingt-cinq ans après que de nombreuses cuillères à thé avaient disparu le jour de l’ouverture, le 15 juillet 1910, quand Anders Jensen avait invité « le haut du panier », soit environ trois mille personnes sélectionnées dans le Bottin mondain. À partir de 1910, les couverts à motif de coquillage furent réalisés par la maison Georg Jensen en argent titré, sans le logo de l’Hôtel Palads et sous le numéro de modèle 145. Après l’achat en 1918 du domaine Cathrineberg, Anders Jensen fit faire une reproduction du service de l’hôtel Palads. Il fut produit par Mappin & Webb avec en monogramme les lettres « CG » (pour Cathrineberg Gods) au-dessus de deux cornes d’or. Le monogramme fut dessiné dans le bureau d’études de Rosen.

L’hôtel Palads fut acheté par Lilian Kauffmann en 1965 et l’inventaire d’origine vendu. Le domaine Cathrineberg devint propriété privée après la mort d’Anders Jensen en 1940. L’argenterie fut donc dispersée mais la recherche autour de Anton Rosen a permis d’en retrouver une partie, et il est à présent possible de présenter plus d’une cinquantaine de pièces en plaqué argent.

Coupe de la Corporation des Bouchers, pointes de bannières et marteau de cérémonie
Le couronnement de la collaboration entre Rosen et Georg Jensen fut la création en 1917 de pièces pour la Corporation des Bouchers de Copenhague. Anders Jensen, nommé maître juré en 1909, offrit généreusement une nouvelle coupe à sa corporation en août 1917. Anton Rosen en fit la conception et il choisit à nouveau l’atelier d’orfèvrerie de Georg Jensen pour la réalisation. Il s’agit d’une coûteuse et imposante coupe en argent, à couvercle en forme de flèche. La coupe arbore à l’arrière une couronne de médailles gravées aux noms des maîtres jurés et deux têtes de bélier portant, accrochés à des chaînes, l’ancien et le nouveau sceau de la corporation. En bas de la flèche, une flotte de navires tourne autour de Copenhague. Juste au-dessus, une haute frise en ivoire représente une épreuve de compagnonnage : au centre, deux compagnons font face à Anders Jensen et, derrière lui, on voit le maître boucher Edvard Hansen, le maire Ernst Kaper et l’inspecteur des bâtiments Alfred Thomsen. Le haut de la flèche se compose de petites colonnes, devant lesquelles se tiennent quatre figurines, surmontées d’une couronne et d’un drapeau. Les artistes sont nommés sur le pied de la coupe ; il s’agit, en plus d’Anton Rosen et de Georg Jensen, des sculpteurs Jean Gauguin et Hans W. Larsen, créateurs respectivement de la frise en ivoire et des médailles. Au milieu du couvercle en flèche se lit le texte de la lettre de corporation de Christian 1er, datant de 1451 :  « Nul ne saurait être membre de la corporation s’il ne connaît parfaitement son métier et s’il n’est un homme honnête et intègre et son épouse une femme honnête et intègre ». La coupe, haute de 115 cm, fut très remarquée lors de sa présentation et a souvent été exposée. Elle est utilisée lors des réunions annuelles de la corporation, où le couvercle est retiré et où les nouveaux membres boivent à la coupe.

Sur l’initiative d’Anders Jensen, la corporation fit l’acquisition, à cette même occasion en 1917, d’un marteau de cérémonie et de trois bannières : deux drapeaux danois et un drapeau de la corporation, en soie bleue, tous trois munis de grandes pointes de bannière en bronze, réalisées par Georg Jensen et portant son poinçon. Bien qu’il ne semble pas poinçonné, le marteau de cérémonie en bronze est sans doute également réalisé par Georg Jensen, puisqu’il est vraisemblable que les trois ouvrages en métal (la coupe, les pointes de bannière et le marteau) aient été réalisés au même endroit. Anton Rosen en est le concepteur, et plusieurs de ses croquis au charbon, en taille réelle, sont conservés. Le collaborateur de Rosen, Hans W. Larsen, modela les pointes de bannière et le marteau orné du taureau, et Margrethe Dreyer cousit les bannières. Le marteau de cérémonie fut utilisé pour la première fois lors de l’inauguration des bannières et est toujours utilisé lors des réunions de la corporation. Le marteau porte l’inscription suivante : « Maître Anders est mon nom. La première fois que j’ai donné le ton, ce fut pour l’inauguration de la nouvelle bannière de la corporation. Corporation des Bouchers de Copenhague. 11 décembre 1917. »

En tant qu’artisan, Georg Jensen a sans aucun doute senti qu’il s’agissait pour lui d’une tâche particulière. Par ailleurs, les pointes de bannières et le marteau de cérémonie se distinguent du reste de la production de l’atelier d’orfèvrerie par leur réalisation en laiton. Pour autant qu’on le sache, l’atelier d’orfèvrerie Georg Jensen n’a réalisé aucune autre pièce en métal non noble, mis à part une fois, pour le jubilé de la compagnie maritime dfds en 1916, où Johan Rohde avait dessiné une boîte à cigare. Celle-ci fut réalisée en un exemplaire unique en or, offerte au roi, un certain nombre en argent, offertes aux membres de la direction de dfds et une série en cuivre, offertes aux employés de l’entreprise.

La petite horloge universelle de Jens Olsen
Rosen a conçu pour le social-démocrate Karl Kiefer une grande horloge ouvragée avec art. Outre l’heure, elle indique aussi le cycle des planètes. L’horlogerie est signée par le célèbre Jens Olsen, et c’est pourquoi on l’appelle souvent la petite horloge universelle de Jens Olsen. Elle est le résultat de la collaboration entre de nombreux artistes et la facture conservée montre que Georg Jensen y a participé. Le montant de 206 couronnes est cependant modeste par rapport au montant total de 36 535 couronnes et 69 øre – un montant considérable en 1921. Il n’est pas précisé quel fut le travail de Georg Jensen. C’est une horloge murale, composée d’un caisson cylindrique porté par un chapiteau orné de reliefs, munie de poids et de pendules en suspension libre, et surmontée d’une statuette d’Athéna, dite Pallas.

Georg Jensen et son atelier réalisèrent des commandes exceptionnelles à l’occasion de circonstances particulières. Celles-ci venaient entre autres de Rosen. Parmi les collaborateurs réguliers de Rosen se trouvaient également les orfèvres Kay Bojesen et Karen Warming, tous deux formés chez Georg Jensen. Karen Warming était la nièce d’Anton Rosen.