Retour

Page d'accueil

Les débuts d’un orfèvre


« En 1904, je finis par me donner entièrement et à tout jamais à l’orfèvrerie. »

Pendant les années où Georg Jensen réalisa de la céramique à Birkerød en collaboration avec son ami Joachim Petersen, il avait gardé un emploi rémunéré pendant la journée pour pouvoir nourrir sa famille. Certes la céramique valait assez cher – une pièce ordinaire coûtait de vingt à trente couronnes – mais ils ne vendaient pas assez pour couvrir les frais et en tirer des revenus suffisants. De 1901 à 1903 Georg Jensen eut donc un poste de contremaître chez Mogens Ballin, qui avait ouvert son atelier à Tuborg Havn en 1899. L’idée fondamentale de Ballin était très proche de celle que Georg Jensen appliquerait par la suite dans son atelier d’orfèvre : un design d’art industriel de haute qualité. Cette conception était alors nouvelle au Danemark et Ballin rencontra vite le succès. Il s’attacha plusieurs artistes : Siegfried Wagner et Gudmund Hesse, notamment, sont les auteurs de nombreux modèles de son catalogue. L’exposition Artisanat d’Art moderne danois du musée des Arts décoratifs, en 1903, consacra un grand espace à Mogens Ballin, et plusieurs des objets présentés étaient dessinés par Georg Jensen, entre autres un Miroir de style antique. Il ne fait aucun doute que l’exemple de Ballin poussa Georg Jensen à monter sa propre entreprise.

On ignore quand Georg Jensen commença à réaliser ses premiers travaux d’orfèvrerie d’argent et d’or. La boucle de ceinture Adam et Ève, de 1899, est sa première œuvre connue, et également la première qu’il exposa chez Kleiss en 1901, en même temps que ses sculptures. Il a appliqué pour sa réalisation une technique de sculpture, le moulage, suivi d’une dorure des feuilles. Cette hybridation témoigne de la transformation de Georg Jensen de sculpteur en orfèvre. Le motif biblique et les figures humaines sont également particuliers à ce bijou et ne furent jamais repris par la suite.

Il est néanmoins vraisemblable qu’il commença à réaliser ses propres bijoux en 1901, au retour de son grand voyage, mais qu’il ne s’attela à poser les bases du catalogue de son atelier d’orfèvrerie qu’à l’automne 1903. Ce fut au cours de cet automne-là que Georg Jensen se familiarisa sérieusement avec le travail de l’argent. Il délaissa la technique de sculpteur et reprit l’artisanat d’orfèvrerie et, durant l’hiver 1903-1904, il affina nombre de ses modèles. Sans doute Georg Jensen avait-il dessiné des bijoux et des pièces de vaisselle pour Mogens Ballin, mais malheureusement les renseignement sur les auteurs des modèles figurant dans le catalogue de Ballin sont insuffisants, étant donné que sa veuve brûla toutes les notes. En 1902, il dessina en son propre nom une broche avec saphir et opale, visiblement inspirée de la culture méditerranéenne. En 1903 ou 1904, il dessina la célèbre Boucle à la libellule. En l’espace de quelques années (entre 1903 et 1906), dans un impressionnant tourbillon créatif, Georg Jensen réalisa plusieurs centaines de modèles et constitua rapidement un catalogue diversifié. Pendant ces années-là, il créa également un immense fonds d’esquisses et de modèles dans lequel il puisa ensuite pendant longtemps. Ses proches racontaient que son génie créateur n’était jamais au repos – il gribouillait des esquisses partout où il trouvait un coin de papier libre et chaque jour lui venait une foule d’idées.

Le 19 avril 1904 Georg Jensen ouvrit son propre atelier d’orfèvrerie, situé au 36, Bredgade à Copenhague. L’atelier lui-même se trouvait au-dessus du porche mais disposait d’une vitrine d’exposition sur Bredgade. Il eut rapidement beaucoup d’admirateurs dans la grande bourgeoisie dont Bing, président du comité de direction du musée des Arts décoratifs, Pietro Krohn, directeur du musée des Arts décoratifs et Helweg-Larsen, avocat et plus tard président du comité de direction de la Maison d’orfèvrerie-joaillerie Georg Jensen. Sa grande intuition artistique lui permit dès le début de ne jamais laisser sortir de l’atelier une pièce sans intérêt ou inachevée. Il savait également appréhender la plasticité des objets et pouvait continuer à développer des modèles déjà produits. L’exécution artisanale était toujours parfaite, et il introduisit l’oxydation au platine, qui conférait une plus grande profondeur à la surface de l’argent et en faisait ressortir les motifs.

Lors de l’exposition d’automne Artisanat d’Art moderne danois du musée des Arts décoratifs, qui se déroula du 19 octobre au 20 novembre 1904, il présenta pour la première fois un grand échantillon de ses œuvres. Les vitrines contenaient en tout cent dix pièces, dont un grand nombre de bijoux – boucles, barrettes à cheveux, broches, peignes, épingles à chapeau, boutons de manchette et agrafes – mais également cinq cuillères, un service à sucre, un service à thé de cinq pièces et un miroir. La célèbre Boucle à la libellule était exposée au prix de 125 couronnes. Le musée des Arts décoratifs fit à cette occasion l’acquisition de ses deux premières pièces d’orfèvrerie de Georg Jensen. Du point de vue du public, cette exposition fut une percée déterminante pour Georg Jensen qui y fit la démonstration de sa capacité inégalée à réaliser industriellement des produits d’art de haute qualité artistique et artisanale.
Emil Hannover, qui allait devenir le directeur du musée des Arts décoratifs après Pietro Krohn, écrivit à cette occasion dans la Revue de l’Industrie :

« L’idéal serait que les objets, bien que produits en grand nombre, gardent une empreinte artistique individuelle. En ce sens aussi il y avait beaucoup à apprendre de Georg Jensen. L’exposition de ce jeune artiste suscita un grand engouement et ce justement parce qu’on y trouvait également des objets très bon marché – et produits en grand nombre – mais d’une conception artistique accomplie. Des objets gracieux, même du point de vue du dessin : un service à thé (bien que la théière soit un peu enlaidie par le collier en corail sur le couvercle), des peignes ornés de corail, d’onyx et de cristal de roche, une boucle avec orfèvrerie d’or et opales, une autre avec un motif emprunté à la ciguë, une troisième ornée de deux oiseaux et d’incrustations de calcédoine, des agrafes, des broches, des barrettes à cheveux, des passoires à thé, des cuillères, des ronds de serviette, des fermoirs, des bagues, des boutons, etc. Comme je l’ai dit, même du point de vue du dessin, la plupart de ces objets étaient tout à fait réussis. […] L’esprit des compositions était très varié, certains objets étant hyper-modernes dans leur forme comme dans l’ornementation, d’autres au contraire assez naturalistes, mais l’exposition dans son ensemble avait un style certain, dû à l’excellence de l’exécution artistique.

  Jusque dans le moindre bouton à une ou deux couronnes, l’argent avait été travaillé de façon à donner toute la plénitude de forme que permet le matériau. » Un des peignes à chignon de Georg Jensen, exposé en 1904 et acheté par le musée en 1905, eut même la faveur d’illustrer le rapport d’activité du musée en 1904.

Quelques mois après l’ouverture de l’atelier en avril 1904, Georg Jensen embaucha l’ouvrier-orfèvre Otto Strange Friis et à la fin de l’année, il recruta un apprenti, Henry Philstrup, ainsi que le ciseleur Georg Nilsson. Après l’exposition d’octobre 1904, les affaires prirent de la vitesse et l’équipe s’élargit : en 1906, ils étaient deux ouvriers-orfèvres et deux apprentis ; en 1907, quatre à cinq ouvriers et deux apprentis et en 1909, quatorze en tout. Les locaux s’agrandirent grâce à une location dans le bâtiment de la cour.

En 1904 et 1905, l’atelier d’orfèvrerie produisit essentiellement des bijoux et de petites pièces mais en 1905, Georg Jensen dessina son service le plus célèbre, Magnolia, et la production de pièces de vaisselle s’accéléra. Dès le départ, l’atelier produisit un certain nombre de cuillères et de couverts de service et en 1906 les premières séries de couverts furent introduits : n° 2, Cloche, dont la production cessa dans les années 1930 ; n° 4, Antique, toujours en production ; n° 5 et n° 16, tous deux produits seulement pendant quelques années. N° 1, Muguet, fut mis en production en 1913 et n° 3, Dahlia, en 1912. Les premières années les conditions de travail restèrent assez primitives : tout était fait à la main et l’argent fondu auprès du poêle.

Ce ne fut pas seulement dans le domaine des arts décoratifs que Georg Jensen obtint rapidement une reconnaissance. Dès 1905, d’autres artistes s’adressèrent à lui pour faire réaliser leurs œuvres en raison de la haute qualité artisanale de l’atelier. Ils comprirent vite que Georg Jensen possédait un talent exceptionnel pour saisir sur le dessin l’« âme » de l’œuvre d’un artiste et la transposer en matière. Cette aptitude particulière distinguait Georg Jensen de tous les autres orfèvres et détermina la longue collaboration qu’il entretint avec des architectes et designers comme Anton Rosen et Johan Rohde. Elle était due, outre à son talent et à son intuition uniques, à sa formation d’orfèvre et de sculpteur, ainsi qu’à sa longue expérience pratique chez Bing & Grøndahl et aux Poteries Ipsen. Georg Jensen l’expliqua lui-même lors d’une interview dans le journal Nationaltidende à l’occasion de son anniversaire en 1926 :

« Aucun artiste avant moi n’a pratiqué un artisanat en professionnel. […] Beaucoup d’entre eux ont dessiné des meubles ou autres, mais ils n’ont jamais eux-mêmes réalisé leurs œuvres. Je crois que c’est cela qui a fait ma force : j’ai été d’abord un artisan, puis un artiste. »

Quelques années seulement après la création de l’atelier d’orfèvrerie en 1904, Georg Jensen était reconnu au Danemark et en Allemagne comme un des orfèvres les plus influents et innovants de l’époque, et lorsqu’en 1912 il déménagea pour installer l’atelier dans de plus grands locaux, sur Knippelbrogade, il dirigeait une entreprise qui avait déjà internationalement une place particulière. Mais ceci est une autre histoire, qui ne sera pas racontée ici.